Manuscrits et frontières

Carte géographique, frontières
Descriptif

La journée thématique annuelle de l’IRHT a pour sujet Manuscrits et frontières et se tient mercredi 12 juin 2024 (9h30-17h) au Campus Condorcet.

L'IRHT se penchera, à l’occasion de sa journée thématique 2024, sur cette question multiforme des frontières, en favorisant les va-et-vient entre les objets historiques et les méthodes de l’historien, et en confrontant les points de vue des diverses disciplines et spécialités représentées dans les sections.

Programme

9h30 – Introduction

  • 10h-10h30 – Dominique Stutzmann, Granularité, fluidité et histoire de l'écriture : de quelques frontières en paléographie

Les opérations exigées de la paléographie d’expertise (datation, localisation, attribution à un scriptorium ou à une main) reposent sur l’établissement de frontières et la discrétisation d’un continuum historique (chronologique, géographique et social). Il n’y a pas de différence de nature entre attribuer un manuscrit à l’Italie ou à la France, au XIIIe ou au XVe siècle, à une main ou à une autre. Qu’en est-il pour les catégories d’écriture ? Distinguer une écriture textualis et une écriture humanistique est encore du même ordre, comme aussi distinguer les écritures pré-carolines de Corbie sous les abbatiats de Léger, Maurdramne, Adalard ou Wala. L’évolution progressive des formes pose un défi de caractérisation et de discrétisation. Comment définir les classes et quels symptômes retenir ? J. Stiennon parlait, par exemple, d’écriture «caroline», «gothicisante», «gothicisée» et «gothique». Rassembler les écrits d’une même personne malgré les différences de système graphique, voilà une autre opération. Pourtant, dans tous les cas, il s’agit de définir des niveaux de granularité différents (chronologique : décennie, siècle, période… ; géographique : ville, région, pays… ; social : individu, groupe, collectivité plus grande… ; graphique : types dans la production d’un scriptorium, familles d’écriture…) et de tracer des frontières utiles à l’analyse historique parmi les traces d’un monde médiéval fluide et en mouvement. Cette communication propose d’explorer les apports de l’analyse d’image par ordinateur pour distinguer des mains dans des ensembles de manuscrits médiévaux, pour définir des classes d’écriture et pour penser les processus évolutifs de l’écriture.

  • 10h30-11h – Jean-François Goudesenne, L’hypothèse d’une division de la tradition du chant grégorien entre Neustrie et Austrasie (VIIIe s. - XIe s.)

Les travaux de Jean-François Goudesenne sur la transmission et l’émergence du chant grégorien, menés depuis 2003 à la suite de travaux des musicologues Michel Huglo, Anne W. Robertson et Daniel Saulnier et d’autres collègues philologues, liturgistes et historiens des textes comme Philippe Bernard ont mis en évidence, grâce à certains témoins manuscrits, la manifestation d’une frontière relative aux familles dialectales qui ont concrétisé la première phase de l’hybridation romano-franque à l’ouest de l’ancien empire carolingien et qui se répartissent entre l’ancienne Neustrie mérovingienne et l’Austrasie, bientôt Lotharingie. On remarque, sur au moins deux siècles et plus, une différenciation dans le profil mélodique des chants de la messe (missel, graduel) et de l’office (bréviaire, antiphonaire), depuis la Champagne jusqu’à l’embouchure de l’Escaut : dans les missels Laon 236 Troyes 1951, Cambrai 60 et 61, des mêmes pièces, notées en neumes dans un même livre par des notateurs (scribes spécialisés souvent itinérants), relevant de typologies et d’aires linguistico-culturelles distinctes, présentent parfois des leçons distinctes, qui caractérisent un profil mélodique spécifique ; les origines en sont certainement antérieures à la codification écrite de pratiques orales du chant (cantus) qui se mirent en œuvre autour de 900. On retrouve ces distinctions dans tout un ensemble de livres liturgiques notés, dont la découverte la plus récente est un missel de la cathédrale de Tournai, du début du XIIIe siècle. Nous proposons de parcourir les manifestations de cette frontière culturelle entre ce qui deviendra le Saint-Empire romano-germanique et le futur royaume capétien de la Francia (occidentalis) à différents niveaux : typologie de la notation musicale, décoration, répertoire textuel et musical, ordonnance liturgique ; le scrutement d’un groupe d’une petite dizaine de témoins, répartis sur près de trois siècles (Xe-début XIIIe s.) traduit la pérennité d’une véritable frontière, linguistique et culturelle, qui perdurera des siècles, j’oserai dire même jusqu’à cette “ligne Maginot” dont en ce tragique début de XXIe siècle, les résonances prennent effectivement racine dans ces subdivisions historiques de l’imperium carolingien, notamment ces grands monastères franco-saxons sis entre Saint-Denis, Arras, Corbie et Saint-Amand.

11h-11h15 – Pause

  • 11h15-11h45 – Jérémy Delmulle, Le “mythe” des Italiens à Fleury autour de l’an Mil : à propos de l’“évangéliaire de Gaignières”

Le ms. Paris, BnF, lat. 1126, connu sous le nom d’“Évangéliaire de Gaignières”, contient sur son premier feuillet un texte dans lequel le copiste, qui se présente comme Italien, établit une comparaison entre son pays d’origine et le royaume français, où il se trouve au moment de la réalisation du manuscrit. Depuis les années 1950 et les études de Carl Adam Johan Nordenfalk, on considère ce manuscrit comme un produit du travail des Italiens à Fleury vers l’an 1000, et en particulier d’un certain «Nivardus de Milan», attesté à cet endroit par la Vita Gauzlini. L’objectif de cette communication est de “détricoter” l’argumentation de Nordenfalk en montrant comment celle-ci a été influencée par des a priori mal fondés, de chercher à dépasser la compartimentation disciplinaire en associant aux critères de l’histoire de l’art les méthodes de la philologie et de l’histoire des bibliothèques, afin de montrer qu’une approche plus prudente, “conditionnée”, permet d’arriver à des conclusions tout à fait différentes...

  • 11h45-12h15 – Hanno Wijsman, “Enluminure française” ou “enluminure en France” ? Quelques réflexions à propos des frontières stylistiques

Entre les frontières de l’époque du chercheur et les frontières de l’époque étudiée existe souvent un grand écart, et ces différences forment un champ de tension bien connu. Cette présentation propose de problématiser cette question dans le domaine des manuscrits enluminés de la fin du Moyen Âge. L’étude de l’art des XIVe, XVe et XVIe siècles a pris son envol depuis la fin du XIXe siècle sur un fond nationaliste : les chercheurs français avaient pour but de définir ce qui était typiquement français dans l’art, les Allemands ce qui était typiquement germanique, et ainsi de suite. L’étude de l’art de l’enluminure a longtemps été une petite partie de l’étude de la peinture de chevalet, mais le catalogue d’exposition de 1993 de François Avril et Nicole Reynaud (Quand la peinture était dans les livres. Les manuscrits enluminés en France, 1440-1520) l’a émancipé. Ce jalon majeur a notamment défini des styles et des écoles régionales. Un colloque récent («Peindre en France : trente ans de recherches sur les manuscrits à peintures en France, 1440-1520», Genève, 17-18 novembre 2023) avait pour but explicite de faire le point, trente ans après 1993, sur l’état des recherches sur ce sujet. Ce colloque était aussi l’occasion de se re-poser la question de ce que peut bien vouloir dire «Les manuscrits enluminés en France». Quel sens peut avoir la notion d’«enluminure française» ? De quelle France, et d’une France avec quelles frontières, parlons-nous ?

12h30-14h30 – Déjeuner

  • 14h30-15h – Sébastien Hamel, Espace géographique, langue et diplomatique : chirographe échevinal et scripta picarde

Apparu au IXe siècle en Angleterre et au milieu du Xe siècle sur le continent, l’usage du chirographe en dehors de l’Angleterre se maintient après le XIIe siècle presque exclusivement dans le nord de la France et dans les Pays-Bas méridionaux sous la forme du chirographe dit échevinal. Étonnamment, cette seconde vie du chirographe a donné naissance à un type d’acte particulier (le chirographe non scellé toujours écrit en langue vernaculaire) qui s’est diffusé dans cette région caractérisée par l’absence d’unité politique, la présence de plusieurs villes relativement importantes et l’usage commun de la scripta picarde. Cette communication tentera donc de décrire et d’expliquer la superposition quasi parfaite des frontières d’usage d’un type diplomatique avec celles d’une forme alternative du français écrit.

  • 15h-15h15 – Marlène Helias-Baron, Aux frontières de la typologie : le “Petit cartulaire” de Saint-Magloire (fin du XIIIe s.)

Étudié par Lucie Fossier et Anne Terroine pour préparer leur édition des Chartes et documents de l’abbaye de Saint-Magloire, le “Petit cartulaire” de Saint-Magloire (Archives nationales, LL 39) est un manuscrit complexe rédigé à la fin du XIIIe siècle. Né de la volonté de l’abbé Louis de Montfort de pourvoir son abbaye d’un cartulaire en 1294, il rassemble plusieurs documents ajoutés à des moments différents de son histoire : un censier de 1274, un polyptyque de 1294 de la même main que le cartulaire, des listes de pitances dues par l’abbé aux moines, une bulle du pape Boniface VIII, une chronique rimée, des anniversaires, des enquêtes sur la justice de l’abbaye, la recette de la prévôté de Saint-Magloire, l’assise de la taille. À cause de la grande diversité des textes réunis sous la même reliure, ce manuscrit apparaît comme un véritable “objet écrit non identifié” dont il conviendra, en en faisant une collation minutieuse, de déterminer la conception originelle et les utilisations ultérieures par la communauté monastique.

  • 15h15-15h45 – Marie Cronier, De Constantinople à l'Italie via l'Asie mineure, Chypre et la Crète : l'itinéraire d'un manuscrit transfrontalier (Ambros. A 95 sup., XIVe s.)

Le manuscrit A 95 sup. de la Biblioteca Ambrosiana de Milan est un modeste recueil de textes médicaux grecs (classiques et byzantins) rassemblés au début du XIVe siècle pour son usage personnel par un copiste-médecin. L’identification d’un de ses modèles conduit à situer sa réalisation à Constantinople, mais l’analyse de notes qui y ont été portées successivement par le même homme permet de documenter son passage par l’Asie mineure (où le médecin soigna le fils d’un souverain turc), puis par Chypre (où le même médecin offrit le volume, avec du matériel médical, au monastère de la Mère de Dieu à Kykkos). Par la suite, des annotations en latin par plusieurs mains du XVe siècle permettent de suivre son trajet (sans doute via la Crète et Venise) jusqu’à son entrée à la Biblioteca Ambrosiana au tout début du XVIIe siècle.

15h45-16h – Pause

  • 16h-16h30 – Fabio Zinelli, Des turbans et des manuscrits. La localisation d'un groupe de manuscrits du Tresor de Brunet Latin

Trois manuscrits enluminés du Tresor de Brunet Latin (London, BL, Add. 30024 et 30025 ; Carpentras, BM, 269) et un manuscrit du Roman d’Alexandre en prose (Stockholm, KB, Vu 20), datables entre la fin du XIIIe et les premières décennies du XIVe siècle, ont été localisés tour à tour dans le Midi, la Catalogne et Chypre. Si des affinités sont décelables avec quelques bibles hébraïques de provenance catalane, plusieurs indices pointent vers une origine dans un milieu de contact linguistique tel qu’on pouvait en trouver dans l’Outremer.

  • 16h30-17h – Françoise Fery-Hue, De Caen à Gand : le voyage du manuscrit Paris, BnF, Rothschild 2855 (avant 1520-1869)

Le manuscrit coté Paris, BnF, Rothschild 2855 [IV.9.14] rassemble sous sa reliure d’origine (début du XVIe siècle) un contenu hétérogène. Ce manuscrit présente la particularité de n’avoir pas été copié en une seule fois, mais de manière très progressive, au gré de la fantaisie de ses différents propriétaires qui en choisissaient les contenus. Ceux-ci appartiennent à des genres littéraires ou historiques très différents : les Cent cinq rondeaux d’amour – seul texte transcrit à l’origine – sont suivis par un livre de raison (Des Hayes et d’Espinay), par la copie de deux pièces relatives au duel judiciaire du 10 juillet 1547 entre La Châtaigneraie et Jarnac, par de larges extraits du Livre du héraut Navarre, par une généalogie de la famille des Kervinck, seigneurs de Reymersdael et Lodicq (le dernier des Reymersdael mourant en 1563) et par les noms et armoiries des familles apparentées à Jan De Beer, premier bourgmestre de Bruges. Ce manuscrit Rothschild 2855 éclaire ainsi l’histoire de quatre familles : les Duval (de Caen), les Des Hayes dits d’Espinay (famille originaire de Normandie), les Kervinck de Reymersdael (de Gand) et les De Beer (de Bruges) ; il passe ensuite à des Mandere ou Van der Mandere, non identifiés. Puis sa trace est perdue pendant près de deux cents ans avant qu’il ne réapparaisse chez de célèbres bibliophiles du XIXe siècle : Jean De Meyer à Gand, puis James de Rothschild à Paris.

INFORMATIONS PRATIQUES

Type d'événement: Journée thématique
Conditions d'accès
Inscription
Date des séances
12/06/2024 - 09:30
Lieu :

Campus Condorcet
Bâtiment de recherche Nord, rez-de-chaussée
salle 10

Pièce(s) jointe(s)