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L’histoire des mots ne peut être dissociée, pas plus que celle des textes, de celle de leur véhicule, la parole écrite, dont la datation et la localisation sont parfois notre seul moyen de les replacer dans une trame historique précise. Si J. Dalarun a pu, en 2005, discréditer définitivement l’attribution des lettres monastiques d’Héloïse et Abélard à Jean de Meun, c’est parce que les progrès de la paléographie et de l’iconographie avaient permis à plusieurs chercheurs de l’IRHT et de la BnF de redater le manuscrit principal des années 1230-1250 et de le localiser non loin de Paris (voir dans Francia, 2005, p. 19-66 et 8 pl.). À qui n’est pas familier des manuscrits et documents médiévaux, la paléographie apparaît avant tout comme la technique qui permet de déchiffrer des grimoires hors d’âge. Cette définition fait déjà apparaître la discipline comme indispensable à toute démarche historique ou philologique, mais elle est bien loin de rendre compte du vaste domaine embrassé par le paléographe et des enjeux fondamentaux de ses recherches. Nul n’ignore que l’écriture que nous a léguée l’Antiquité a connu au fil des temps des changements radicaux qui l’ont rendue méconnaissable. Bien loin d’être linéaire, cette évolution engendre une perpétuelle diversification qui aboutit à un extravagant foisonnement de types d’écritures, dont certains sont étroitement localisés, d’autres quasi omniprésents, certains hautement spécialisés, d’autres tout à fait polyvalents. Il s’ensuit que toute écriture est porteuse d’une parcelle plus ou moins importante et plus ou moins fiable d’information historique, susceptible de nous renseigner sur le lieu, la date et le milieu dans lesquels elle a été tracée. Cette information doit évidemment être sollicitée de manière systématique lorsqu’il s’agit de reconstituer les étapes de la transmission d’un texte à partir de témoins le plus souvent muets sur leurs origines ; il est également nécessaire de l’exploiter méthodiquement si l’on souhaite discerner le rôle que les différents foyers de culture (scriptoria ecclésiastiques, universités, milieux intellectuels aristocratiques ou bourgeois) ont pu jouer dans la transmission et le développement de la culture écrite. L’affaire n’est cependant pas aussi facile qu’on pourrait le souhaiter, car le polymorphisme est tel que, malgré des efforts constants, aucune construction théorique n’est encore parvenue à le circonscrire. L’approche repose donc essentiellement sur l’expérience acquise par la fréquentation assidue de documents de date, d’origine et de nature aussi variées que possible.
Les questions qui surgissent de l’infinie diversité des phénomènes graphiques amènent naturellement à envisager l’histoire de l’écriture en elle-même et pour elle-même. Il ne s’agit plus seulement d’observer et de décrire les phénomènes, mais d’en découvrir l’explication sur les plans technique et historique. Bien des efforts seront encore nécessaires avant qu’on ait intégralement compris comment, en partant d’un archétype unique, on en arrive à cet inextricable maquis que constituent les écritures de la fin du Moyen Age.
Les considérations qui viennent d’être développées ne valent pleinement, toutefois, que dans le cas de l’écriture latine. Le ressort exigu de l’écriture grecque (au-delà de la basse Antiquité) et le traditionalisme de la société byzantine n’ont pu produire une diversification typologique d’ampleur comparable. La problématique s’y réduit donc à une échelle infiniment moindre. Les choses se simplifient encore dans le domaine des écritures hébraïque et arabe, dont le ductus s’est définitivement figé de très bonne heure. Les différences typologiques qu’on y observe relèvent moins d’une évolution historique du tracé que de variations stylistiques. Dès « notre » Xe siècle, les calligraphes arabes avaient strictement défini les canons de l’écriture et dressé l’inventaire des maniérismes qu’ils autorisent ; ce stade ne sera pas atteint, pour l’écriture latine, avant que l’imprimerie ait réduit l’écriture manuelle à un art d’agrément. A ces différences, il faut encore ajouter que l’écriture latine est la seule où l’usage d’abréviations se soit à ce point intégré à la pratique graphique qu’il y est devenu la norme et y a connu un développement paroxystique (certains manuscrits universitaires parviennent à escamoter plus de 60 % du texte originel). Le développement de ce système sophistiqué et le jeu des règles qui le gouvernent constituent un autre champ d’étude tout aussi vaste et complexe.
À bien des égards, la démarche du paléographe s’apparente à celle du linguiste qui s’attache à déterminer les rapports existant entre divers dialectes, la façon dont ils dérivent les uns des autres, les règles que suivent les évolutions phonétiques, grammaticales et sémantiques. On ne s’étonnera guère du rapprochement : si le langage est le propre de l’espèce humaine, l’écriture est celui des sociétés organisées. Les deux disciplines sont donc dans un étroit rapport de complémentarité. On aimerait qu’elles jouissent d’une aura comparable.
Projet en collaboration :
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