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L’abbaye bénédictine de Saint-Ouen, à Rouen, était l’un des plus
riches monastères de la France médiévale. Sa fortune reposait sur un
patrimoine immobilier (nombreuses maisons à Rouen) et sur un patrimoine
foncier comprenant un grand nombre de domaines ruraux en Normandie et
hors de Normandie (Angleterre, Soissonnais, Lorraine).
À la fin du xiiie siècle et au début du xive,
trois abbés successifs ont voulu faire faire l’inventaire des biens et
droits fonciers de leur monastère. Les résultats des enquêtes,
effectuées pour l’essentiel entre 1262 et 1317, sont consignés dans un
beau et gros volume de parchemin, connu sous le nom de « Livre des
Jurés de Saint-Ouen », actuellement conservé aux Archives
départementales de la Seine-Maritime.
Ce manuscrit
rassemble les inventaires et les descriptions de 51 domaines ruraux de
l’abbaye, dont 49 en Normandie entre la région de Caen et le cours de
l’Epte, rédigés, pour les plus anciens en latin, et pour les autres,
les plus nombreux, en ancien français.
Dans chaque
domaine, du moins en Normandie, la coutume locale a été récitée par un
certain nombre de témoins assermentés, les « jurés ». Dans chaque
domaine sont passés en revue le domaine direct (ou réserve) du
seigneur, l’église et la répartition des dîmes, les bois domaniaux,
puis les tenures occupées par les dépendants de l’abbaye désignés
individuellement par nom et surnom, avec leurs services et redevances.
Ces tenures étaient, soit les tenures traditionnelles de Normandie
(fief de haubert, vavassorie, vilainage, bourgage, bordage ou cotage),
soit des parcelles de création plus récente, provenant notamment de
défrichements.
Le document, dont la rédaction s’est
étalée sur environ un demi-siècle, porte témoignage, non seulement sur
l’organisation traditionnelle de la seigneurie rurale normande, mais
aussi sur les transformations qu’elle connaissait à l’époque. On y
saisit les mutations de l’organisation foncière, l’émiettement des
tenures, le phénomène de sous-inféodation, l’endettement paysan et la
conquête du sol, à la veille des grands bouleversements de la fin du
Moyen Âge. Le texte, nous livrant des milliers de noms d’hommes et des
centaines de noms de lieux, est aussi une source de premier ordre pour
l’anthroponymie et la toponymie.
Henri Dubois,
ancien professeur à l’Université de Rouen, professeur émérite à la
Sorbonne (Université de Paris-IV), correspondant de l’Académie de
Rouen, est spécialiste d’histoire économique, sociale et d’histoire de
la population au Moyen Âge. Ses travaux ont porté plus spécialement sur
la Normandie et les pays bourguignons.
Denise Angers,
professeur titulaire d’Histoire du Moyen Âge à l’Université de Montréal
(Québec), a publié de nombreux travaux sur l’histoire démographique et
sociale de la Normandie, et elle est spécialiste de codicologie.
Catherine Bébéar,
ancienne élève de l’École des Chartes, maître en Histoire, est
spécialiste de l’histoire des monastères normands (notamment
Montivilliers) et de paléographie médiévale.