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L'intérêt médiéval pour le langage et sa grammaire
sera au cœur de ce cycle, mais avec le souci d'en évoquer des aspects
rarement
traités : l'apprentissage de la lecture et de l'écriture ; la conscience
de la
multiplicité des langues et des alphabets ; la diglossie et le
bilinguisme dans
leurs expressions orale et écrite ; l'usage qu'on faisait au Moyen Âge
des
techniques de description linguistique, des étymologies et des jeux de
mots ;
les hypothèses qu'on avançait alors sur l'origine des langues et leur «
pureté
» ; l'assimilation de la logique aristotélicienne dans la conscience du
rôle
des mots ; enfin, la mise en parole de l'image.
Ce qui va être proposé cette année c’est un parcours
dans l’altérité, plus précisément dans l’altérité linguistique. On verra que l’altérité
recouvre toutes sortes de comportements, comme se décentrer de sa langue
natale. Ces pratiques soulèvent un certain nombre de questions : pourquoi
et comment écrire et penser dans une autre langue ; mais aussi comment
s’approprier une langue (J. Olszowy), et en particulier une langue seconde,
que ce soit une langue de culture comme le grec à Rome (E. Valette-Cagnac), ou
une langue supranationale, privée de native speaker, comme le latin au
Moyen Âge ; comment l’apprendre (R. Marsden), comment la maîtriser de
l’intérieur. On verra alors qu’il est possible de penser une langue,
d’atteindre à la vérité de ses mots ou de ses textes selon des processus qui ne
nous sont pas familiers, des étymologies (A. Grondeux), des jeux de mots
(JP Rothschild). La compétence linguistique permet à chacun aujourd’hui de
déterminer intuitivement jusqu’où il peut étendre l’emploi d’un mot de sa
langue. Par exemple on sait bien que « table » ne conviendra pas pour
parler de qqch de vertical, au contraire de « tableau », mais qu’on
peut parler de « table de multiplication ». Dans ces questions de
sémantique intuitive, chacun sent qu’il faut un nombre suffisant de traits
communs, ne serait-ce que pour rester en situation de communication. Une
variation devra être légère et justifiable : en poésie, une métaphore
s’appuiera sur une propriété commune des deux termes. Ceci - le jugement sur
l’extension éventuelle des référents d’un terme comme la perception de la
variation poétique - vaut pour les locuteurs natifs d’une langue. Mais le
problème qui s’est posé au Moyen Âge latin, et qui a été résolu avec une
efficacité inégale, est celui de l’assimilation d’une langue seconde, avec ses
contraintes propres : sortir de l’imitation servile de l’antique pour
exprimer de nouvelles réalités (réalité, realitas, est d’ailleurs un mot
médiéval...) sans tomber dans la rupture, mais toujours rester compréhensible ;
la création poétique, où la liturgie tient une part non négligeable, est un de
ces domaines où la créativité médiévale s’est fait reconnaître, en particulier pour
ce qui relève du vocabulaire.
Dans ce contexte la réflexion médiévale sur le langage
ne peut être, pense-t-on, qu’abondante. En fait elle est extrêmement dispersée,
ce qui justifie l’horizon large de notre collecte, qui ne se bornera pas au
Moyen Âge latin (session V). La réflexion médiévale sur la question des langues
constitue même en fait un domaine assez paradoxal dans la mesure où l’on
s’attendrait à ce que des lettrés, plongés chaque jour dans des situations de
bilinguisme ou de diglossie, donnent leur sentiment à ce sujet, mais il n’en
est rien. La question des langues, qui n’émerge que très lentement, ne
cristallise autour d’elle aucune communauté de réflexion. Ainsi sur la question
difficile de l’origine du langage et des langues, ce qui n’est pas la même
chose, n’observe-t-on pas de clair consensus, tant la parole des exégètes, des
grammairiens, des philosophes et des historiens diffère. Autre sujet de
divergence, la dénomination de la langue vernaculaire parlée en France :
ce n’est que très lentement que se dégage l’appellation de lingua gallica,
qui naît d’ailleurs sur les marges du royaume, car ce sont les contacts avec
des locuteurs germaniques qui ont progressivement installé l’idée d’une langue
distincte, non plus rustica romana mais simplement romana, gallica.
A côté de cette lente individuation des vernaculaires subsiste la perception du
latin comme un parler supranational, indispensable dans un monde morcelé. Une
des raisons pour lesquelles la langue « romane » n’apparaît pas comme
un objet d’étude paraît aussi être le fait qu’elle n’est pas ressentie comme
distincte du latin : on ne rencontre nulle trace de remarque ou d’interrogation
ou d’hypothèse sur l’origine de la langue maternelle, ni même de parallèles
faits entre le français et le latin, et les syntagmes qui servent à la désigner
montrent qu’il n’y a pas de consensus sur la façon de désigner la langue
vulgaire, que cet objet n’a pas de dénomination claire. On perçoit aussi là le
poids de Babel, qui ne fonctionne pas comme un point de départ stimulant mais
au contraire comme un frein en ceci qu’il n’encourage pas à penser la variation
naturelle des langues. Penser les vernaculaires, c’est en effet accepter de
penser la variation, spontanée et naturelle des langues. C’est aussi repenser
Babel en minorant sa part dans le résultat final, mais en revalorisant son sens
symbolique : l’instabilité humaine foncière, qui s’oppose à la stabilité
divine, influence forcément aussi les langues, idée qu’inaugure l’historien Rodrigo
Ximénez, magister theologiae et archevêque de Tolède. On voit donc les
historiens se mettre à penser la variation pour compléter le modèle
difficilement utilisable proposé par Babel ; l’impulsion vient ici d’une pensée
historicisante, susceptible de prendre en compte la variation, qui s’est donné
pour objet de combler les lacunes entre le récit biblique et la situation de
son époque.
Il y aura des points communs, ce sont eux qui nous ont servi de guide
pour organiser nos sessions : comment apprend-on une langue ?
qu’est-ce qui pousse à choisir un autre alphabet ? Car on verra, en
particulier par les exemples croisés proposés par G. Kahn et B. Grévin, que le
choix d’un alphabet ou d’une langue recouvre toujours d’autres choix. Mais il y
aura aussi des rapprochements plus ou moins trompeurs, comme l’expression in
utraque lingua que l’on verra à plusieurs reprises. A Rome ce syntagme
cicéronien réfère de façon parfaitement univoque à la maîtrise de la langue
grecque en plus de la langue latine. Il permet de hisser le latin au niveau du
grec, de former un ensemble homogène où ces deux langues, conçues comme
indissociables, sont opposées aux dialectes barbares du reste du monde,
d’autoriser l’inclusion de la langue grecque dans la culture romaine. Au Moyen
Âge on retrouve l’expression par exemple sous la plume de Guillaume de
Saint-Denis, biographe de Suger, mais elle sert à évoquer le couple formé par
la lingua latina et la lingua materna : et l’on voit
bien que les paires d’utraque lingua ainsi assemblées ne sont absolument
pas symétriques. Il ne s’agit pas en effet de hausser la langue vernaculaire au
niveau du latin, il ne s’agit pas non plus d’instrumentaliser la maîtrise de la
langue latine pour démontrer sa performance en vernaculaire. Utraque lingua sert
à signaler une capacité à s’exprimer en latin qui égale celle dont fait preuve
le sujet dans sa langue maternelle. Le parcours proposé prendra donc souvent
les allures d’un parcours aux marges (y compris penser en images), pour mieux
saisir la gamme la plus large possible des attitudes médiévales face à la
langue.
N.B. La conférence de J.-M. Mandioso était initalement prévue dans la séance du 15 mars. La conférence initialement prévue de N. Durling (médiéviste
indépendante), « Le trou et la déchirure : les accidents de parchemin
et les mots », a été reportée à l’automne 2007.